Dans un rendu de charte graphique, il y a toujours une page que peu de personnes commentent. Celle de la typographie. Le logo déclenche des débats passionnés, les couleurs aussi. Puis arrive la double page « typographies ». La salle acquiesce poliment et passe à la suite.
C’est dommage, parce que c’est l’élément de l’identité visuelle que vos clients voient le plus. Un logo apparaît une fois par page. La typo, elle, occupe tout le reste…
Une police c’est pas un décor, c’est une voix
Deux entreprises du même secteur peuvent utiliser exactement la même palette de couleurs et produire une impression radicalement différente selon les caractères choisis. Une linéale géométrique très fermée dit quelque chose de la rigueur. Une antique à empattements dit autre chose, plus proche de l’institution ou de l’artisanat.
Le choix se joue rarement sur le goût. Il se joue sur les usages réels. Une police superbe en grand titre peut devenir illisible en corps 9 sur un devis. Une graisse fine passe très bien à l’écran et disparaît à l’impression sur papier non couché. Un caractère sans chiffres tabulaires transforme le moindre tableau tarifaire en champ de bataille.
D’où l’intérêt de tester avant de trancher. La plupart des fonderies proposent des versions d’essai limitées, et des plateformes comme Fontstand permettent de louer un caractère pour quelques mois. Sur un projet court, la location revient bien moins cher qu’un achat définitif.
Deux polices suffisent presque toujours
Un système typographique tient dans deux familles : une pour les titres, une pour le texte courant. Parfois une seule, si elle possède assez de graisses pour créer de la hiérarchie.

Au-delà, on complique la maintenance sans gagner en personnalité. Et la personne qui reprendra vos documents dans deux ans finira par ouvrir un menu déroulant et choisir au hasard…
Les licences, ce sujet que personne ne lance
Acheter une police ne signifie pas en devenir propriétaire. On achète un droit d’usage, borné par un contrat, exactement comme pour une photographie.
Les modèles se ressemblent d’une fonderie à l’autre, et Monotype en publie un guide détaillé. La licence desktop couvre l’installation sur un nombre défini de postes, pour la création de documents et de logos. La licence webfont autorise l’intégration dans un site, souvent avec un plafond de pages vues mensuelles. La licence application ou serveur concerne les logiciels et les outils métier. Les tarifs vont de quelques dizaines d’euros par poste à plusieurs milliers pour un usage large. Une création exclusive se chiffre encore au-dessus.
Le piège classique se referme au moment de la croissance. Une entreprise achète une licence web calibrée sur son trafic de départ. Le site décolle. Le plafond contractuel saute sans que personne ne s’en rende compte. Les régularisations demandées par les fonderies se comptent alors en milliers d’euros. Un cas français rapporté par les professionnels du secteur a coûté plus de 8 000 euros à une agence média pour ce seul motif.
Vérifier ses licences avant une refonte prend une demi-journée. Ça évite de découvrir en cours de projet qu’on n’a jamais eu le droit d’utiliser le caractère du logo.
Le cas Google Fonts, plus piégeux qu’il n’y paraît
Les caractères du catalogue Google Fonts sont distribués sous licences libres (SIL OFL ou Apache pour l’essentiel), donc utilisables commercialement sans frais. Jusqu’ici, tout va bien.
Le problème n’est pas la licence, il est technique. Quand un site appelle la police directement sur les serveurs de Google, l’adresse IP de chaque visiteur part chez Google sans consentement préalable. En janvier 2022, le tribunal régional de Munich a condamné l’exploitant d’un site pour ce motif, en jugeant la pratique contraire au RGPD. La somme réclamée était symbolique, la portée du raisonnement beaucoup moins.
La correction tient en dix minutes. On télécharge les fichiers .woff2 et on les dépose sur son propre hébergement. On déclare ensuite la police en @font-face dans la feuille de style. Reste à supprimer l’appel vers les serveurs externes. Les licences du catalogue autorisent explicitement cet auto-hébergement. Bonus non négligeable : une requête externe en moins, donc un affichage plus rapide !
Et quand aucune police existante ne convient ?
Il arrive qu’une marque ait besoin d’un caractère qui n’existe pas. Ou qu’elle possède un lettrage historique dessiné à la main, sans version numérique exploitable. Une enseigne ancienne, un logotype tracé au pinceau dans les années soixante, une signature manuscrite de fondateur.
Dans ces cas, on redessine et on numérise le caractère pour en faire une fonte utilisable partout, du panneau de façade au site web. C’est le travail de numérisation de typographie, et il règle d’un coup la question des droits, puisque la fonte appartient à la structure qui l’a commandée.

Le reste du temps, une sélection bien menée dans l’existant fait parfaitement le travail. À condition qu’elle figure noir sur blanc dans la charte, avec les corps, les interlignages et les licences associées. Si vous vous demandez ce que ce document doit contenir exactement, j’ai détaillé le sujet ici.
Une question pour finir, à poser à votre équipe : combien de polices différentes traînent aujourd’hui dans vos présentations commerciales ?



